Réflexion

 

Mon évolution bien naturelle vers le grand répertoire symphonique et lyrique, et d’autres formes plus… « métissées », n’est ni une mutation de goût, ni un changement radical de cap mais correspond à l’aboutissement logique d’un long cheminement.

 

Un cheminement qui conduit enfin au désir impérieux de synthèse, projet longuement caressé après les parcours « prismatiques » de cette décennie, parcours imposés de fait par les systèmes de diffusion, l’écueil des classifications, les cadres institutionnels aussi ; en effet diriger un ensemble de musique contemporaine, mener parallèlement une carrière de chef invité, organiser des manifestations festivalières, instiller des idées, créer et diriger un orchestre symphonique de nouvelle génération,ne représentent que les différentes pièces d’un même puzzle, les outils d’un seul et obsessionnel désir : « être à la musique », vivre au quotidien au contact partagé des œuvres, au contact charnel de l’orchestre. Est-ce là si grande ambition ?

 

Il faut pour cela, si nécessaire, imaginer et créer, par delà les pesanteurs, (les habitudes surtout, les outils périmés, les lieux communs), les outils de nos rêves, plus adaptés à notre temps, en phase avec les rêves d’autrui, bien au delà des classifications plus réductrices.

 

Je pense et conçois actuellement, souple, polyvalent dans les répertoires, inventif dans ces formes de représentation, transversal dans ses modes de diffusion, rigoureux dans son approche du musical, une grande formation symphonique qui fonctionne dans l’esprit de la musique de chambre. Osons ! car « C ‘est pour nous un devoir vital (c’est à Tapies encore une fois (peintre avec lequel j’entre si parfaitement en résonance), que j’emprunte ces quelques mots pour conclure ce portrait) que de tourner le dos à bien des aspects du monde actuel, de les nier, de nous refuser à les accepter, sous quelque auréole prestigieuse ou sacrée qu’on nous les présente. Notre destin est en jeu : faire suivre l’ignorance et les mythes trompeurs ou bien chercher la connaissance et le bonheur. Cette alternative vaut que nous lui consacrions toute notre vie, elle vaut l’aventure et le risque de passer pour un illuminé (…) »

 

En poursuivant depuis une décennie déjà un idéal artistique à travers l’activité de chef d’orchestre, une vérité m’apparaît aujourd’hui, seul compte, par delà  la technique, le rôle, la fonction ou l’incarnation sociale du chef d’orchestre, son « être à la musique » qui fait de lui un authentique artisan des sons, un faiseur, un passeur, un porteur de rêve et d’idéal : Constat simple mais souvent contredit et occulté par l’apparat, la fonction, l’artifice, les conventions et l’apparence, fantasmes liés à l’image du chef omnipotent. Le musicien, dans sa relation à l’instrument, le « conductor » à l’orchestre, a cette double présence « tactile » et ineffable au matériau, un matériau brut, ployé, poétisé. C’est bien cette relation immédiate et charnelle au son, cet engagement sensoriel, sensible et physique dans la matière organique et organisée de la musique, qu’il m’intéresse de poursuivre et de développer.

 

Par delà le message, poétique, philosophique…, de l’œuvre, commué en un langage musical décodable et transmissible, la musique représente avant tout pour moi un art brut, art du premier degré qui « intègre » et nous lie à « la structure vibrante de l’univers ». Voilà donc une des raisons pour lesquelles l’interprétation des musiques de notre temps a occupé une telle place dans mon cheminement musical. Contrairement aux idées reçues, la musique dite « contemporaine » est tout sauf un divertissement rhétorique : incroyable et inestimable croisement de pensées, stratification d’inventions puissamment structurées, d’imaginaires conceptuels simples ou complexes, à l’image de notre monde. Du fait de cette « dimension au premier degré » plus prégnante encore, d’une relation au son plus immédiate, nul besoin de connaissance préalable pour percevoir, sentir, recevoir en retour « le choc de l’œuvre » : « Il n’est pas indispensable écrivait Tapiès, lorsqu’on contemple un tableau, qu’on écoute de la musique ou qu’on lit un poème, de faire une analyse de ces œuvres. C’est déjà beaucoup que le spectateur accepte le choc de l’œuvre et les résonances, mêmes confuses qu’elle éveille dans son esprit. L’art agit sur toute l’étendue de notre sensibilité, et non sur notre seul intellect ».

 

L’art, la musique en particulier est bien source de connaissance, support de méditation, indicible certes mais fortement incarnée aussi, lieu de partage, d’une haute valeur spirituelle. C’est cette idée centrale de « don absolu de soi » (échange d’énergie, transfert poétique, restitution la plus fidèle possible de l’esprit des œuvres, communication immédiate avec l’auditeur), qui constitue pour moi l’essence même du métier de chef d’orchestre.

 

Daniel KAWKA.