Portrait

 

Daniel Kawka, pli après pli

 

Il fut un temps pas si lointain où la création musicale exigeait le sacerdoce, où la spécialisation était nécessaire, où l’engagement réclamait la posture léonine – griffes et crinière – pour combattre l’académisme jamais mort. Or, dès la fin des années soixante-dix, de même que la musique s’assouplissait pourrait-on dire, parce que les idéologies et les systèmes perdaient peu à peu de leur prégnance, les interprètes dévoués à la création commencèrent à s’aventurer publiquement dans des domaines qu’on leur avait plus ou moins interdits jusqu’alors. En vérité, aucun d’entre eux n’avait renié le grand répertoire (base de tout l’enseignement qu’ils avaient reçu) mais les cloisonnements décidés par l’industrie de la diffusion musicale et l’engagement dont a parlé plus haut les avaient empêchés de manifester ouvertement et dans la continuité toute l’affection qu’ils ressentaient pour les chefs-d’œuvre de la grande tradition.

Concernant cette question et pour ne parler que de la direction musicale, c’est sans doute Pierre Boulez qui a le mieux infléchi le cours de l’histoire, déplacé les barrières et ébranlé les préjugés. A sa suite, nombreux sont aujourd’hui les jeunes chefs qui, après avoir défendu brillamment la création, viennent naturellement diriger le répertoire, tout en continuant à œuvrer pour la musique d’aujourd’hui. Daniel Kawka est l’un d’entre eux.

 

Illuminations.

Un philosophe disait : « La vraie, la seule histoire d’une personne humaine, c’est l’émergence graduelle de son vœu secret à travers sa vie publique. » La citation devrait figurer en exergue de toute entreprise biographique, aussi modeste soit-elle. Ce « vœu secret » (qui fait notre singularité au-delà de notre apparence et de notre statut social), Daniel Kawka en a sans doute tissé les liens un soir de 1979 quand il découvre Parsifal à Orange sous la direction de Wolfgang Sawallisch. Les mots dont il use pour relater ce souvenir si vivace encore à son esprit relèvent du domaine de l’enchantement, et de la révélation. (Ceci n’est guère étonnant si l’on considère la musique de l’opéra, partagée entre luxuriance et hiératisme, son livret et le parcours initiatique qu’il propose.) Dès lors le jeune homme, déjà musicien, s’enflamme pour Wagner – passion jamais démentie, approfondie avec le temps. Il pressent aussi que la voix et l’opéra (qui conjuguent le lyrisme et la parole dans l’espace) sont comme l’aboutissement de toute musique. Alors, si celle-ci est une liturgie sensuelle, il vaut mieux en être le grand-prêtre, le grand ordonnateur : il sera chef d’orchestre.

Mais le « vœu secret » n’est pas entièrement scellé. L’année suivante, c’est une autre révélation : Le Marteau sans maître de Pierre Boulez, une partition dont la complexité l’étonne tout autant que la « férocité » qu’on y entend, même quand elle est modelée par « l’artisanat furieux ».

 

Par volonté, beaucoup ; par hasard, un peu.

La formation musicale de Daniel Kawka est complète. Il fut à tous les postes que le métier de musicien réclame : classes d’écriture et d’analyse au Conservatoire National de Lyon, composition (auprès de György Ligeti, Elliott Carter, Klaus Huber), apprentissage de la direction d’orchestre avec Charles Brück à l’Ecole Normale de Musique, poursuivi dans des séminaires notamment avec Peter Eötvös, de celle de chœur, sous l’œil bienveillant de John Poole qui en fait son assistant. Son agrégation de musicologie, il veut pudiquement la taire – sans doute, il préfère l’action à l’érudition le « faire » au savoir. Il se souvient qu’il fut guitariste. Mais la relation qu’il pouvait ainsi entretenir avec le son lui sembla limitée : la nécessité peu à peu s’imposa d’élargir l’espace.

 

D’un espace déployé…

1993 : Daniel Kawka fonde l’Ensemble Orchestral Contemporain dont l’appellation elle-même trahit une belle volonté d’élargissement. De front de Pierre Jodlowski, By my window d’Alessandro Solbiati, la Première symphonie de Brice Pauset, le Concerto pour piano de Hugues Dufourt sont parmi les créations majeures dont la formation peut désormais s’enorgueillir – sommets qui ne peuvent cacher le travail de fond réalisé par l’ensemble sur le répertoire des cinquante dernières années.

L’éventail s’ouvre un peu plus : 2002 voit la naissance du Festival Philharmonic, un orchestre symphonique qui, suivant le désir de Daniel Kawka, peut aborder les grandes pages d’aujourd’hui et d’hier, la symphonie « Résurrection » de Mahler comme Pli selon pli de Boulez, Roméo et Juliette de Berlioz aussi bien que City Life de Steve Reich, le Triple concerto de Beethoven et Le Sacre du Printemps… En dehors de ces deux formations, dont la seconde est l’émanation de la première, Daniel Kawka dirige tout autant les orchestres et les chœurs principalement dédiés à la musique classique que les ensembles (comme l’Intercontemporain ou le London Sinfonietta) acquis tout entiers à la modernité. Mais ceci pourrait ne pas le distinguer de la plupart des chefs de sa génération. C’est ailleurs qu’il faut chercher, là où le « vœu secret » réaffirme sa promesse : vers l’opéra. De fait, rares sont ceux qui peuvent, comme lui, diriger Le Vaisseau fantôme et Le Vase de parfum de Suzanne Giraud (en création), Don Giovanni et Saint François d’Assise de Messiaen (pour la première en Pologne).

 

Philosophie de la (nouvelle) musique.

Le travail qu’il a effectué sur le répertoire contemporain lui a permis d’acquérir les outils nécessaires pour diriger la musique du passé. Il est de ceux qui pensent que la fréquentation assidue des partitions d’aujourd’hui nous donne l’opportunité de réécouter les chefs-d’œuvre du passé avec une oreille chaque fois neuve, qui perçoit les audaces qu’ils contenaient et que le temps a momifiées jusqu’à les rendre banales.

Depuis qu’il a entendu Parsifal et Le Marteau pour la première fois, Daniel Kawka s’attache à découvrir la vérité qui est enclose dans la musique et il cherche, lors de chaque interprétation, à soulever un coin du voile, oubliant peut-être, et heureusement, ce que disait Adorno : « La musique est un mode de connaissance qui demeure caché à soi-même et à celui qui la connaît. » En tout cas, le travail du chef d’orchestre consiste, selon lui, à donner une forme à l’œuvre, à l’inscrire dans le temps, de sorte que l’auditeur traverse dans la conscience aiguë et joyeuse ce temps particulier que chaque partition invente. Il ajoute que la technique et les outils -oreille et bras – qu’elle requiert doivent servir à trouver les réponses à l’essentiel – l’expression la plus juste de la musique, le message qu’elle délivre. Quant à l’engagement vis-à-vis des œuvres d’aujourd’hui, il le voit comme un devoir, ce qui n’exclut ni le désir ni le plaisir ni la jouissance, tant la relation qu’il entretient avec le son lui semble de nature organique, épidermique.

 

Secret Theatre (en forme de questions-réponses)

Envisage-t-il la musique en mystique ? Je ne suis pas loin de le croire.

La forme absolue ? L’opéra.

Des territoires ? La musique allemande, la musique française.

Un panthéon ? Wagner, Boulez, Richard Strauss.

Un sillon ? Travailler dans la verticalité et ainsi poursuivre, avec des formations parfois différentes, des intégrales : Boulez, Mahler et… Roussel.

Un autre « vœu secret » ? Diriger tous les opéras de Wagner.

Des modèles ? Pierre Boulez, un modèle absolu, un exemple de perfectibilité (un magnifique « passeport vers l’audace ») ; Claudio Abbado, l’absolu, qui conjugue l’humanisme et la conscience.

D. DRUHEN