Le Château de Barbe-Bleue

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Direction musicale Daniel Kawka
Mise en scène Patrice Caurier et Moshe Leiser
Décor Christian Fenouillat
Costumes Agostino Cavalca
Lumière Christophe Forey

avec
Barbe-Bleue Gidon Saks
Judith Jeanne-Michèle Charbonnet
le récitant Eörs Kisfaludy

Orchestre National des Pays de la Loire

 

Les deux chanteurs sont magnifiques: Jeanne-Michèle Chardonnet a la candeur tendre et ingénue des amoureuses sincères; Gidon Saks, la force inquiète d’un animal débusqué et traqué; et dans la fosse,Daniel Kawka fait à nouveau la preuve de son immense talent au service des oeuvres troubles si délicates; son Tristan était anthologique; ce Bartok étincelle par ses audaces; bouleverse par sa transe émotionnelle radicale et irréversible. Le chef fait un travail miraculeux avec les musiciens : sa direction tisse une architecture organique où affleurent et s’interpénètrent accents, motifs, cellules rythmiques… tout ce terreau magique et enchanteur qui nourrit l’envoûtante partition.
D’un spectacle “enchanteur” (selon les termes de l’introduction parlée), le maestro nuance les couleurs flamboyantes, cisèle les contours ténébreux: il montre combien la tension découle peu à peu d’une action où tout est vision, révélation, horreur.

P.A.Pham, classiquesnews 6 octobre 2011

 

En fosse, l’Orchestre National des Pays de la Loire fait preuve de beaucoup de délicatesse et de sensualité (harpe, clarinette, violon), mené avec couleurs par Daniel Kawka qui s’offre le luxe de deux saluts aujourd’hui (cette fois sous les bravi déchaînés).

Laurent Bergnach
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Belle idée d’avoir fait précéder, dans une soirée Bartók, Le Château de Barbe-Bleue (1911) par Le Mandarin merveilleux (1926). Ce couplé avait été étrenné in loco en 2007 et, devant le formidable enthousiasme public et critique qu’il avait suscité à l‘époque, Jean-Paul Davois, directeur de l’ANO, a donc judicieusement choisi de reprendre ces deux titres pour l’ouverture de la saison 2011-2012 d’Angers Nantes Opéra.

Aussi éloigné soit-il dans le temps par rapport à l’opéra de jeunesse du compositeur hongrois, Le Mandarin merveilleux n’en incarne pas moins une sensibilisation aiguë à un univers sonore unique dans la musique du XXe siècle. L’histoire de cette pantomime narre les aventures d’une prostituée, obligée par trois brigands à séduire des passants pour mieux les dépouiller ensuite. Parmi eux, un mandarin, qui finira poignardé après l’acte amoureux, agonisant dans les bras de la jeune fille. Signée par l’Américaine Lucinda Childs, et dansée par des membres de la troupe du ballet de l’Opéra national du Rhin, la chorégraphie séduit par sa fluidité, son dépouillement et son abstraction mêlés. Contraste frappant avec le déferlement orchestral de la partition, magnifié par la baguette magistrale de Daniel Kawka et par un Orchestre national des Pays de la Loire admirable de précision.

Du Château de Barbe-Bleue, on retiendra d’abord l’éclatante conjonction de deux artistes totalement habités, déjà présents en 2007: Gidon Saks dans le rôle de Barbe-Bleue et Jeanne-Michèle Charbonnet dans celui de Judith. Tout en se montrant inquiétant et souvent brutal, le premier apporte néanmoins au personnage une humanité et une souffrance qui bouleversent. D’un chant plus nuancé qu’à son habitude, la basse israélienne subjugue par la beauté d’un timbre noir et par une puissance vocale impressionnante. La seconde brûle également les planches, toute palpitante d’anxieuse curiosité et animée d’une invincible détermination. Elle fait preuve plus encore d’une intensité vocale inouïe, se traduisant parfois en accents rauques et en graves saisissants.

Autre bonheur de la soirée, un orchestre en état de grâce et un chef qui se montre souverain dans l’interprétation constamment incisive de la complexe texture orchestrale bartokienne dont il sait rendre, avec la même sûreté d’approche, les chatoiements comme les rudesses et les aspérités.

Enfin, c’est avec délice que l’on retrouvait la splendide mise en scène de Patrice Caurier et Moshe Leiser, hommes de théâtre qui ont su tisser des liens étroits avec une maison pour laquelle ils auront signé pas moins de cinq productions ces dernières années (dont une Jenůfa et un Falstaff unanimement salués). L’action est transposée dans une chambre d’hôtel à l’atmosphère étouffante d’où sourd immédiatement un malaise, comme si l’on savait, une fois le verrou de la chambre tiré, que Judith n’en sortira pas vivante. De fait, Barbe-Bleue est présenté ici comme un serial killer qui pousse la perversion jusqu’à montrer les polaroïds de ses victimes précédentes à celle qui va compléter la liste. Nulle porte à ouvrir ici hormis celle de l’âme noire et tourmentée de Barbe-Bleue, nulle vérité à découvrir si ce n’est celle de son être profond. Après la scène de la cinquième porte où le fameux contre-ut poussé par la soprano évoque l’orgasme, conclusion d’un bref rapport sexuel, Judith sera étouffée par son tortionnaire avec les draps du lit sur lequel elle se retrouve, pieds et poings liés. Un spectacle dont on ne sort pas indemne…

Emmanuel Andrieu, ConcertoNet

 

L’Orchestre National des Pays de Loire est littéralement galvanisé par Daniel Kawka, maître absolu de cette complexe partition. Un spectacle au fort contenu émotionnel.

Maxime Caprielian, Resmusica

 

Sexe, mensonge et opéra

le chef Daniel Kawka tire habilement partie de l’acoustique malaisée de la Cité des Congrès de Nantes (on ne ressent guère qu’un petit défaut d’équilibre et de clarté entre les différents plans orchestraux, petit défaut qui s’atténue grandement au cours de la soirée) : sa baguette est nerveuse, dynamique et charismatique à souhait, et le soin qu’il apporte à la palette orchestrale est proprement admirable : les timbres sont magnifiques, sensuels et dramatiques à la fois.

Du point de vue strictement musical, la soirée est du reste une réussite pleine et entière. Dans Le Château de Barbe-Bleue, l’orchestre fait à nouveau preuve d’une d’efficacité narrative, et d’une sensibilité musicale en parfaite harmonie avec la dramaturgie. Tout à tour expressionnistes et impressionnistes, mais toujours indubitablement bartokiennes, ses couleurs et atmosphères sont un écrin parfait pour Jeanne-Michèle Charbonnet (Judith) et surtout pour Gidon Saks (extraordinaire Barbe-Bleue, à la prestance tout à la fois sombre et digne et à la voix ténébreuse et tendre).

JÉRÉMIE SZPIRGLAS, 18 OCTOBRE 2011

 

Les spectateurs nantais et angevins ont assisté à un hommage, d’une rare intensité, au compositeur hongrois Bela Bartok. Ceux qui n’avaient pas vu le diptyque en 2007, ont ainsi eu une seconde chance, pour vibrer à la représentation de deux êtres aux consciences fissurées, au bord du gouffre, incarnés avec une bouleversante humanité. La musique tourbillonnante de Bartok sculpte ces mondes intérieurs, et en révèle la profondeur, en de troublants accords. Cet hommage se déclinait en une chorégraphie intimiste, au cours de la soirée Béjart, sur la sonate à trois. Les corps dessinaient, en de fascinantes arabesques, le repli sur soi et l’exclusion, pour illustrer la formule de Sartre « L’enfer, c’est les autres ». Chacune de ces œuvres était une variation sur cet enfer, que tout être porte en soi.
Enfermements

C’est une métaphore de la rencontre amoureuse , du mystère que chacun masque, et de tout ce que l’on voudrait savoir et posséder de l’autre

La vision du Château de Barbe Bleueselon Patrice Caurier et Moshe Leiserest un corps à corps halluciné qui perturbe et émeut. Dans le livret de cet opéra, Judith, extrêmement troublée par Barbe Bleue, le suit dans son château et entreprend d’ouvrir chacune des portes qui révèle un aspect de la personnalité de celui qui l’attire tellement. C’est une métaphore de la rencontre amoureuse , du mystère que chacun masque, et de tout ce que l’on voudrait savoir et posséder de l’autre. La musique, dirigée avec d’infinies nuances par Daniel Kawka, dit le trouble et la part d’ombre, elle exprime l’indicible et l’ineffable. L’interprétation, par Gidon Saks et Jeanne-Michèle Charbonnet, tous deux incandescents, appartient à ces émotions d’opéra dont on ne sort pas indemne.

Le mandarin merveilleux, dans l’envoûtante chorégraphie de Lucinda Childs, est aussi une représentation de la quête de l’autre, mais dans un désir sublimé, qui va jusqu’au sacrifice et à la mort. Caurier et Leiser ont transposé l’action de l’opéra de Bartok dans une chambre d’hôtel. Cette chambre, de laquelle Judith ne sortira pas, rappelle les espaces claustrophobiques, que les deux metteurs en scène ont inventés, pour d’autres spectacles présentés à Angers Nantes Opéra. Ainsi, la décision de l’infanticide, dansJenufa de Janacek, en 2007, avait pour cadre un intérieur suffocant et bas de plafond, tandis que dans la Tosca de 2008, Tosca et Scarpia, au deuxième acte, étaient enfermés dans un bureau aux couleurs glacées pour une relation paroxystique, de bourreau à victime, dictée par une soif de pouvoir sans limites, dans l’accomplissement d’un désir mortifère. Le lien entre Judith et Barbe Bleue trouve sa résolution dans la mort, par le meurtre de celle qui désirait tant savoir. Les interprètes donnent aux spectateurs l’illusion d’être voyeurs, aux portes d’une région que n’atteignent pas les mots, à la croisée de deux vertigineuses errances intérieures.
Château métaphorique et mondes intérieurs en ruines

Lorsque l’on revoit un opéra d’une telle intensité, c’est comme lorsque l’on relit un livre

L’imposant Gidon Saks semble porter sur les épaules tout le poids du château, à moins qu’il n’en soit l’incarnation. Il parvient, par son chant caverneux et un jeu complètement habité, à rendre sensibles les vacillements et les fractures, la poignante solitude de cet être à la dérive et qui échappe à tous ceux qui veulent l’approcher. On songe à cette phrase en exergue de Mort à Venise de Luchino Visconti : « Qui a contemplé la beauté est prédestiné à la mort ». Ce en quoi il rejoint, mais de manière inversée, la figure du mandarin merveilleux. Jeanne-Michèle Charbonnet lui répond par un investissement total, et un chant capable de tous les excès. Elle est à la fois lumineuse et tourmentée, dans le lyrisme exacerbé de celle qui veut espérer jusqu’au bout. L’un des moments les plus perturbants du spectacle est celui où Barbe Bleue regarde des photos de Judith, comme si elle avait déjà rejoint la sphère des êtres du passé. Elle lui rappelle, implorante, qu’elle est toujours là, alors que pour lui, elle semble déjà entrée dans le monde des morts. Il passe à ce moment un frisson glacé dans l’assistance, comme si cette image évoquait les deuils et les pertes de chacun, et toutes les intermittences du cœur. C’est une œuvre qui résonne très intimement, et sa réalisation atteint le sublime. Elle vient ébranler l’édifice intérieur de chaque spectateur. Il s’agit ici de la reprise d’un spectacle de 2007. Lorsque l’on revoit un opéra d’une telle intensité, c’est comme lorsque l’on relit un livre, il nous surprend à un autre moment de notre vie, où nous ne sommes pas exactement les mêmes . Il trouve de nouveaux échos et chaque spectateur apporte, par son histoire, un nouvel éclairage et une lecture singulière. Tout ce que notre regard confère à une œuvre, c’est ce que Umberto Ecco appelle « la coopération interprétative ». Cette soirée Bartok est une page importante et bouleversante dans l’histoire d’Angers Nantes Opéra, nous avons ressenti une vive émotion à la lire une nouvelle fois.

Christophe Gervot