HIP 127 LA CONSTELLATION DES CIGOGNES

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Daniel Kawka, direction

Jérôme Thomas et
Martin Palisse, mise en scène et scénographie
Emmanuelle Grobet, costumes
Bernard Revel, lumières

Audrey Decaillon, Viola Ferraris,
Florence Huet, Stefan Kinsman, Ria Refhfuss,
Alexis Rouvre, Daniel Sanchez,
 jonglage
Angèle Chemin, chant

Avec l’Orchestre de Limoges et du Limousin

Les premières notes de l’orchestre symphonique saisissent le noir du plateau. Dans leurs respirations, un halo clair-obscur fait apparaître un corps, puis deux, puis huit (sept jongleurs et une chanteuse lyrique) au centre d’un cercle bleu nuit plein se dévoilant au sol. Ombres verticales et ténues qui se découpent au pied de corps, enveloppés, mains dans les poches et coudes sortis : une constellation noire d’oiseaux dans les airs d’un accordéon électronique explore l’espace du cercle en déplacements concentriques plus ou moins grands, du centre à ses périphéries. La musique monte entre délicatesse et puissance ouvrant le chant a capella. On est tout de suite ramené aux racines du travail de création de Jérôme Thomas : une géographie, des corps en mouvement dans un espace, le porté musical et des objets qui se manifestent par tableaux.

L’ambition de cette pièce : construction et transmission pour le cirque du jonglage cubique et de la jonglistique (manipulation d’objets) propres à Jérôme Thomas, connu et reconnu pour « avoir substitué à la notion de numéro, un format long avec une écriture chorégraphique et dramatique » précise Martin Palisse. Entre eux, le travail s’est fait dans la complémentarité : « Jérôme opère depuis le centre de la piste, il transmet le mouvement et le jonglage, il chorégraphie, j’opère depuis la périphérie, je corrige le groupe et place les interprètes, je mets en scène. Il progresse dans la lumière du plateau avec le groupe, je lui fais face dans le noir de la salle. » Les deux hommes avaient initié leur collaboration avec la création Over the cloud, spectacle de la 26e  promotion du Centre national des arts du cirque (CNAC). De générations différentes – l’un maître de l’autre, l’autre aujourd’hui directeur du Pôle national des arts du cirque de Nexon – ils mettent en œuvre cette filiation artistique dans HIP 127.

Dans une succession très orchestrée de tableaux (un espace, une page), c’est un univers épuré qui prend ses formes dans la forme d’un cercle. Un espace concentrique exploré dans toute sa géographie, à la fois verticale et horizontale, par le mouvement collectif des corps et les images des objets manipulés qui multiplient lignes et plans mais aussi par un jeu de lumières rasantes et zénithales qui lui offrent l’opacité d’une roche comme la profondeur de l’eau.  On y voit comment le collectif se constitue, se diffracte, se retrouve, se disperse et se croise. Donnant parfois forme à des configurations décalées dans la répétition ou la rupture. Théâtralité géométrique portée par le lyrisme de la voix – corps parmi les autres sur scène, jonglant avec les sonorités – et de la musique dans ses variations dramatiques.

Les objets choisis – plumes, cannes, balles et anneaux –  dessinent quant à eux une constellation blanche. Droits, courbes ou ronds, durs ou souples, ils ne se laissent pas manipuler de la même manière et engagent différemment le corps des jongleurs dans l’espace. Corps flèches, plantés ou bondissants, corps penchés, étendus, aux membres plus ou moins ouverts entre accélération, suspension et ralenti… Ces objets manipulés vont jusqu’à créer d’autres espaces dans les espaces, d’autres corps et à inverser les rapports jongleur/jonglé. La partition des anneaux est magnifique de lignes et de lumières déjouées par les objets en mouvement : leur multitude tord l’espace en tous sens et l’anneau à taille humaine semble jongler avec le corps. Dans ce cadre millimétré et maîtrisé, quand un objet tombe et se détache d’un corps, on se peut prendre à croire, rêver ou espérer que la chute était voulue.

Convoquant la poésie dans la rigueur mathématique, cette création à la croisée de deux générations se constitue en œuvre de répertoire pour le cirque contemporain.

Par Natacha Margotteau publié le 7 oct. 2016